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On pensa longtemps que l’océan, dont les profondeurs restèrent dans leur plus grande partie inexplorées jusqu’à une époque très récente, renfermait toutes sortes de créatures prodigieuses et menaçantes. Entre serpent de mer et autres baleines fantasmagoriques, le céphalopode géant tenait une place de choix dans ce bestiaire maritime. Pline l’Ancien décrivait déjà en son temps le polypus monstruosus, du grec πολύπους, Polýpous, signifiant littéralement « plusieurs pieds » et qui donna en français le nom vernaculaire Poulpe. On prêtait à ce poulpe géant l’enlèvement de poissons dans les viviers de Carteia, ville de l’Espagne antique. Les tentacules d’un spécimen capturé auraient, selon l’écrivain naturaliste du Ier siècle, mesuré plus de trente pieds de long.

Représentation d’un poulpe sur une mosaïque d’Herculanum.
 L’animal prenait chez Pline l’Ancien des proportions monstrueuses.

A l’époque moderne, on retrouva chez les marins scandinaves la légende d’un poulpe colossal baptisé Kraken, Kruken ou Krabben. Chez le naturaliste danois Olaus Wormius (1588-1654), cette légende se mêla à la figure mythologique nordique d’Hafguga, un poisson gigantesque ayant l’apparence d’une île. L’usage sémantique permettait cette association : il était courant à cette époque de qualifier de « poisson » tout animal marin, et le poulpe était alors fréquemment appelé « poisson-étoile ». 

Selon les récits, le dos du Kraken avait une demi-lieue de circonférence ou peut-être davantage encore. Son existence expliquait pour les pêcheurs nordiques la présence inusitée de hauts fonds dont la profondeur pouvait évoluer avec le temps, associée à l’abondance de poissons que l’on supposait attirés par la forte odeur de ce poulpe géant. On rapportait également la présence de pointes ou cornes brillantes si grosses et si grandes qu’elles pouvaient, disait-on, égaler en hauteur les mâts des vaisseaux de grandeur moyenne. Ces tentacules, que l’on décrivait comme les « bras » de l’animal, pouvaient selon une légende savamment entretenue accrocher le plus gros vaisseau de guerre et l’entraîner jusqu’au fond de la mer. 

Cette légende du Kraken resta longtemps cantonnée aux récits de navigateurs, la communauté scientifique se montrant prudente à ce sujet. L’Encyclopédie de Diderot, d’Alembert et Jaucourt fit notamment part de ses doutes quant à l’existence supposée d’un poulpe colossal : « Quoique l’on sache que la mer produise les masses d’animaux les plus énormes, tels que les baleines, les licornes [NDLR : le narval], on ne peut guère croire à l’existence des Krakens ». Le comte de Buffon (1707-1788), dans son Histoire naturelle des cétacés, rejeta lui aussi cette hypothèse : « Nous devons rejeter parmi les fables de l’existence ce monstre hyperboréen, ce redoutable habitant des mers, que des pêcheurs effrayés ont nommé Kraken ».

D’autres ne firent pas montre de la même prudence. Dans son Histoire naturelle, générale et particulière des mollusques, le naturaliste français Pierre Dénys de Montfort (1766-1821) donna du crédit à la relation d’une rencontre entre un navire négrier malouin et un poulpe colossal au large des côtes de l’Angola : « Un monstre marin, d’une épouvantable grosseur, s’éleva du sein des flots en les faisant bouillonner au loin, et passer par-dessus le pont du navire, s’accrocha au bâtiment, contourna les manœuvres et les mâts jusqu’à leurs sommets, par des bras aussi longs que flexibles et effroyables : pesant sur lui-même, et s’abandonnant à tout le poids de son énorme masse, ce monstre fit pencher le bâtiment de manière à le coucher sur le côté, et à l’entraîner au fond de l’abîme ».

Poulpe colossal de Denys de Montfort.
Gravure Etienne Claude Voysard (1746-1807)

On ne devait être définitivement fixé sur l’hypothèse de l’existence d’un céphalopode géant que plusieurs décennies plus tard. On reporta dans les années 1840 et 1850 des traces d’animaux marins géants à tentacules rejetées par la mer sur les côtes des Pays-Bas et du Danemark, mais on ne récupérait encore aucun spécimen entier qui aurait permis une observation scientifique crédible.

Au mois de novembre 1861, l’équipage de l’aviso français Alecton, croisant dans les parages de Ténériffe, observa ce qu’il qualifia de « gigantesque encornet », d’une longueur estimée à 5 mètres de long. L’animal fut harponné et les marins tentèrent de le hisser à bord, mais ne parvinrent à n’en remonter que la queue, qui témoignait malgré tout des dimensions impressionnantes de la bête. Avec la découverte de l’Alecton, on acquit la certitude de l’existence de céphalopodes de grandes dimensions, avec toutefois deux nuances : il s’agissait de calamars et non de poulpes, et leurs proportions restaient bien plus modestes que celles du monstre supposé couler des navires.

Représentation du calamar géant harponné par l’équipage de l’Alecton le 30 novembre 1961, à dix lieues au Nord-Est de Ténériffe.

La figure du Kraken cédait le pas à celle du calamar géant, assaillant le Nautilus du capitaine Nemo dans le célèbre roman du Nantais Jules Verne. Le monstre ancestral perdait néanmoins de son mystère. Sous la plume de Victor Hugo, auteur de la fresque maritime Les Travailleurs de la mer,publiée en 1866, le poulpe revint à des proportions plus communes, proches toutefois du portrait proposée au XVIe siècle par le naturaliste italien Ulisse Aldrovandi (1522-1605), qui décrivait un animal « capable d’assaillir un homme en milieu des eaux, de s’en emparer et de le faire périr ».

Ce n’est plus autour du gigantisme de l’animal, mais de l’effroi suscité par cette créature, « ni chair, ni os, ni cartilage », que se joua l’intensité dramatique du combat livré par Gilliatt :  « Le crabe était probablement là. Il y plongea le poing le plus avant qu’il put, et se mit à tâtonner dans ce trou de ténèbres. Tout à coup il se sentit saisir le bras. Ce qu’il éprouva en ce moment, c’est l’horreur indescriptible. Quelque chose qui était mince, âpre, plat, glacé, gluant et vivant venait de se tordre dans l’ombre autour de son bras nu. Cela lui montait vers la poitrine. C’était la pression d’une courroie et la poussée d’une vrille. En moins d’une seconde, on ne sait quelle spirale lui avait envahi le poignet et le coude et touchait l’épaule. La pointe fouillait sous son aisselle. Gilliatt se rejeta en arrière, mais put à peine remuer. Il était comme cloué ».

« Pour croire à la pieuvre, il faut l’avoir vue ». Ainsi débutait le combat homérique entre l’homme et la « pieuvre » : Victor Hugo fut le premier à porter dans la littérature ce nom vernaculaire emprunté aux pêcheurs guernesiais, que le succès de l’œuvre porta triomphalement dans le champ lexical maritime, au point de supplanter le terme de « poulpe » dans le langage courant. Du Kraken aux proportions homériques à la pieuvre d’Hugo, le poulpe changeait totalement de figure, mais suscitait une même terreur. 

Gilliatt affrontant la pieuvre.
Illustration d’Achille Granchi-Taylor (1857-1921)
Officier de marine et passionné d’histoire navale, j’ai créé le blog Tribord Amure s’intéressant à une période trop souvent négligée : le XIXe siècle, celui de Jules Verne et de toutes les grandes inventions qui ont révolutionné les marines militaires et de commerce.

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